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Mustapha Raïth a enduré la décennie noire de
l'Algérie où Il a exercé la profession de journaliste, notamment au
journal El Watan
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Une
insoutenable crainte fossilise le temps humain
dans une scène
préhistorique où des bêtes en furie s'entre-dévorent
sans pitié.
Presque sans distinction.
Il suffit d'être un enfant, une femme, un quidam
se trouvant au hasard de leur chemin, quand ils ne provoquent pas ce
hasard, un hasard fréquent, trop fréquent, si fréquent qu'on n'ose ni
sortir, ni rester chez soi. Alors je sors et je reste chez moi, asphyxié
par cet étrange climat de confusion du temps qui me torture le corps et
l'esprit.
La terreur et les images vivantes de l'horreur
déforment le sens du réel
et le transforme en vision de cauchemar permanent, ici et maintenant :
des cadavres piégés, des personnes mutilées, décapitées, suppliciées,
des enfants écartelés en lambeaux...
Beaucoup trop de sang déversé
pour
laver l'orgueilleuse colère
d'une poignée de chefs en chaleur.
Je ne
parlerai pas d'eux, je ne les connais pas et ne veux pas les connaître.
Ils me font peur.
Je parle ici de
ma peur, de la peur du demain qui se joue aujourd'hui. Je parle de ce
que j'ai enduré, de ce que l'humain vit de dur et qui perdure.
Et de toute la
force de mon langage, je revendique et trace mon cri d’exilé, rappelant la
phrase d’un poète anglais :
« Si la liberté est un bien,
il vaut mieux mourir
que de laisser quelqu’un vous la prendre. »
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Une puissante déflagration
vient
d’ébranler mon immeuble.
Le mur du bureau
se lézarde de haut en bas et
un morceau de plâtre tombe
du plafond
de la véranda |
Dépêché aux balcons par
la peur et la curiosité, le voisinage se consulte du regard, se crispe et
exprime une même émotion d’effroi…
Un énorme nuage de fumée noire monte vers le
ciel. Il vient du commissariat central. Je sors promptement de
l'appartement et dévale en bondissant les six étages qui me séparent du
rez-de- chaussée.
Le mouvement de panique dans l'escalier et dans
la rue me confirme clairement qu'un gros malheur est arrivé.
Des personnes ensanglantées courent dans tous les sens au milieu de la
place Mauritania où l'explosion a délimité l'étendue de sa puissance,
étranglant sur le coup ce carrefour à grande circulation. Des ambulances,
des voitures de pompiers et de police arrivent de partout, sirènes et
gyrophares confondus aux cris et agitations de douleur des gens.
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Impossible,
le soir,
d'éviter ces lambeaux de chair
et
ces flaques de sang
devenus miens.
Je suis quarante trois morts
et trois cents blessés.
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Je m'assure que la porte
d'entrée de l'appartement est fermée avec les deux serrures. Je profite de
ce petit mouvement dans le couloir pour remplir d'eau les bassines de la
salle de bain. Un rapide coup d'oeil dans le miroir me dévoile un visage
pâle et des yeux rendus petits et rougeoyants par la fatigue. Je n'ai ni
le temps ni le courage de m'affronter. Je chancelle légèrement dans la mi-
pénombre, ébloui par les brusques éclairs d'un étourdissement passager. Je
m'arrête quelques secondes, le temps de remplir mes poumons d'une dose
accrue d'oxygène, et en un clignement de paupières, je vois surgir du noir
des visions d'horreur. Coupure du courant respiratoire. Je retourne à la
salle de bain me rincer le visage:
-Calme-toi, tu délires!
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C'est précisément
ce soir-là
que les premiers symptômes
de la paranoïa se sont
clairement
manifestés.
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Aux premières
lueurs de l'aube je sors à la terrasse, j'étire les bras, je fais quelques
mouvements de gymnastique, je cours sur place, je respire encore et encore
à pleins poumons. Puis je dévale derechef les six étages qui me séparent
du rez-de-chaussée.
Je veux voir le lendemain de la bombe.
Le boulevard Amirouche est bouclé. Des policiers en sureffectif, la mine défaite,
tournent dans le quartier. Les automobilistes ralentissent pour jeter un
coup d'oeil sur les lieux du drame.
La circulation s'engorge et se
désengorge sans bruit de klaxon. De frais badauds encombrent les
trottoirs, le visage grave. Ils regardent sans mot dire les décombres
encore fumants de l'attentat.
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La carcasse noircie et déformée
d’un autobus ainsi que les cadavres
de quelques voitures au milieu
d’oripeaux et d’éclats
de divers objets confèrent au quartier dont
la devanture de la plupart des magasins a été soufflée par
l'explosion de
la bombe,
une atmosphère
d’outre-tombe.
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Je
traverse la place Mauritania d'un pas hésitant et décide aussitôt
d'aller aux douches publiques dans l'espoir secret de me revigorer. Mon
chauffe-eau est en panne. Il le restera probablement longtemps. Les
dernières réparations en date m'ont coûté les yeux de la tête. Les tuyaux
cherchent le chemin le plus court, l'endroit le plus facile à traverser,
coupant courageusement le mur de la cuisine, sans gêne, cintrés au pif.
Quand je fais la remarque au bricoleur en herbe improvisé chauffagiste à
cause de la crise, il me lance un regard de défi:
-Si tu connais le métier mieux que moi, t'avais qu'à te débrouiller
tout seul. Ca fait tant... Et cash !
La notion de l'esthétique et les finitions sont un cassement de
tête inutile, un luxe pour nababs ventripotents.
Une semaine plus tard je me réveille au milieu de la nuit,
inquiété par un flic flac suspect venant de la cuisine. Une fuite d'eau...
Bref, je vais donc me doucher en ville. Il y avait sur l'angle d'un
carreau en faïence brisé de la douche une trace de sang provenant sans
doute d'une quelconque et anodine petite blessure. Une trace qui serait
passée inaperçue à un autre moment de ma vie.
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Mon regard fixait avec une curieuse et irrésistible insistance cette
empreinte de sang coagulé, à peine coagulé, peut-être encore vivant. Puis
subitement,
le temps d'un clignement de paupières, une lame effilée me
tranche la gorge, faisant jaillir mon sang sur le carrelage.
Durant ce même laps de temps, ils
envahissent le lieu, défonçant les portes, égorgeant en série, faisant des
douches un abattoir public pour martyrs sacrifiés à la cause
révolutionnaire... Que Dieu les accueille dans son vaste paradis.
Une
incoercible bouffée de froideur ma monte à la tête. Je flippe.
Quand j'arrive chez moi,
à peine le temps de me passer un savon, j'en ai besoin, du sang froid mon
garçon ! et de m'allonger, que j'entends un triturement dans la serrure
de la porte d'entrée. Je me lève d'un bond et jette un coup d'oeil par le
judas. Personne.
Je monte à la terrasse et refais quelques mouvements de
gymnastique avant de m'asseoir sur la rambarde et d'allumer une cigarette.
Il est dix heures du matin.
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Je me demande quel être humain sensé peut endurer la
folie aveugle et meurtrière de ses semblables, voir ses proches mourir
dans d'Atroces circonstances sans hurler de rage et de désespoir ?
Comment préserver l'espoir et la vie et quel sens donner
à son existence dans
un pays où veille désormais un soleil de nuit. |
REMONTER
p
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