Mustapha Raith, artiste peintre, plasticien - Sidi Bou Said - TUNISIE
 
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ALGERIE

 

1990/ 1997

     Une insoutenable crainte fossilise le temps humain dans une scène préhistorique où des bêtes en furie s'entre-dévorent sans pitié.
Presque sans distinction.

    Il suffit d'être un enfant, une femme, un quidam se trouvant au hasard de leur chemin, quand ils ne provoquent pas ce hasard, un hasard fréquent, trop fréquent, si fréquent qu'on n'ose ni sortir, ni rester chez soi. Alors je sors et je reste chez moi, asphyxié par cet étrange climat de confusion du temps qui me torture le corps et l'esprit.
      La terreur et les images vivantes de l'horreur déforment le sens du réel et le transforme en vision de cauchemar permanent, ici et maintenant : des cadavres piégés, des personnes mutilées, décapitées, suppliciées,  des enfants écartelés en lambeaux...   
     Beaucoup trop de sang déversé
pour laver l'orgueilleuse colère
d'une poignée de chefs en chaleur.

     Je ne parlerai pas d'eux, je ne les connais pas et ne veux pas les connaître. Ils me font peur.
     Je parle ici de ma peur, de la peur du demain qui se joue aujourd'hui. Je parle de ce que j'ai enduré, de ce que l'humain vit de dur et qui perdure.
     Et de toute la force de mon langage, je revendique et trace mon cri d’exilé, rappelant la phrase d’un poète anglais :

« Si la liberté est un bien,
il vaut mieux mourir
que de laisser quelqu’un vous la prendre. »

Soleil de nuit

   

 

Une puissante déflagration
vient d’ébranler mon immeuble.
 Le mur du bureau
se lézarde de haut en bas et
un morceau de plâtre tombe
du plafond de la véranda

      Dépêché aux balcons par la peur et la curiosité, le voisinage se consulte du regard, se crispe et exprime une même émotion d’effroi…
      Un  énorme nuage de fumée noire monte vers le ciel. Il vient du commissariat central. Je sors promptement de l'appartement et dévale en bondissant les six étages qui me séparent du rez-de- chaussée.
      Le mouvement de panique dans l'escalier et dans la rue me confirme clairement qu'un gros malheur est arrivé.
Des personnes ensanglantées courent dans tous les sens au milieu de la place Mauritania où l'explosion a délimité l'étendue de sa puissance, étranglant sur le coup ce carrefour à grande circulation. Des ambulances, des voitures de pompiers et de police arrivent de partout, sirènes et gyrophares confondus aux cris et agitations de douleur des gens.

Impossible, le soir,
d'éviter ces lambeaux de chair
et ces flaques de sang
devenus miens.
Je suis quarante trois morts
 et trois cents blessés.

      Je m'assure que la porte d'entrée de l'appartement est fermée avec les deux serrures. Je profite de ce petit mouvement dans le couloir pour remplir d'eau les bassines de la salle de bain. Un rapide coup d'oeil dans le miroir me dévoile un visage pâle et des yeux rendus petits et rougeoyants par la fatigue. Je n'ai ni le temps ni le courage de m'affronter. Je chancelle légèrement dans la mi- pénombre, ébloui par les brusques éclairs d'un étourdissement passager. Je m'arrête quelques secondes, le temps de remplir mes poumons d'une dose accrue d'oxygène, et en un clignement de paupières, je vois surgir du noir des visions d'horreur. Coupure du courant respiratoire. Je retourne à la salle de bain me rincer le visage:
 -Calme-toi, tu délires!

C'est précisément ce soir-là
que les premiers symptômes
de la paranoïa se sont
clairement manifestés.

    Aux  premières lueurs de l'aube je sors à la terrasse, j'étire les bras, je fais quelques mouvements de gymnastique, je cours sur place, je respire encore et encore à pleins poumons. Puis je dévale derechef les six étages qui me séparent du rez-de-chaussée. Je veux voir le lendemain de la bombe. Le boulevard Amirouche est bouclé. Des policiers en sureffectif, la mine défaite, tournent dans le quartier. Les automobilistes ralentissent pour jeter un coup d'oeil sur les lieux du drame.    
        La circulation s'engorge et se désengorge sans bruit de klaxon. De frais badauds encombrent les trottoirs, le visage grave. Ils regardent sans mot dire les décombres encore fumants de l'attentat.

 

La carcasse noircie et déformée
d’un  autobus ainsi que les cadavres 
de quelques voitures au milieu
d’oripeaux et d’éclats de divers objets confèrent au quartier dont
la devanture de la plupart des magasins a été soufflée par 
l'
explosion de la bombe,
une atmosphère d’outre-tombe.
 

 

 

 

 

       Je traverse la place Mauritania d'un pas hésitant et  décide aussitôt d'aller aux douches publiques dans l'espoir secret de me revigorer. Mon chauffe-eau est en panne. Il le restera probablement longtemps. Les dernières réparations en date m'ont coûté les yeux de la tête. Les tuyaux cherchent le chemin le plus court, l'endroit le plus facile à traverser, coupant courageusement le mur de la cuisine, sans gêne, cintrés au pif. Quand je fais la remarque au bricoleur en herbe improvisé chauffagiste à cause de la crise, il me lance un regard de défi:
-Si tu connais le métier mieux que moi, t'avais qu'à te débrouiller tout seul. Ca fait tant... Et cash !
    
La notion de l'esthétique et les finitions sont un cassement de tête inutile, un luxe pour nababs ventripotents.
    Une semaine plus tard je me réveille au milieu de la nuit, inquiété par un flic flac suspect venant de la cuisine. Une fuite d'eau... Bref, je vais donc me doucher en ville. Il y avait sur l'angle d'un carreau en faïence brisé de la douche une trace de sang provenant sans doute d'une quelconque et anodine petite blessure. Une trace qui serait passée inaperçue à un autre moment de ma vie.

 

 


         Mon regard fixait avec une curieuse et irrésistible insistance cette empreinte de sang coagulé, à peine coagulé, peut-être encore vivant. Puis subitement,
le temps d'un clignement de paupières, une lame effilée me tranche la gorge, faisant jaillir mon sang sur le carrelage.
   Durant ce même laps de temps, ils envahissent le lieu, défonçant les portes, égorgeant en série, faisant des douches un abattoir public pour martyrs sacrifiés à la cause révolutionnaire... Que Dieu les accueille dans son vaste paradis.
Une incoercible bouffée de froideur ma monte à la tête. Je flippe.
     Quand j'arrive chez moi, à peine le temps de me passer un savon, j'en ai besoin, du sang froid mon garçon ! et de m'allonger, que j'entends un triturement dans la serrure de la porte d'entrée. Je me lève d'un bond et jette un coup d'oeil par le judas. Personne.
     Je monte à la terrasse et refais quelques mouvements de gymnastique avant de m'asseoir sur la rambarde et d'allumer une cigarette. Il est dix heures du matin.

 

Je me demande quel être humain sensé peut endurer la folie aveugle et meurtrière de ses semblables, voir ses proches mourir dans d'Atroces circonstances sans hurler de rage et de désespoir ? Comment préserver l'espoir et la vie et quel sens donner  à son existence dans un pays où veille désormais un soleil de nuit.

REMONTER p


 Accueil l   Contact l Copyright ©  Mustapha Raith -  artiste peintre  d'Algérie  ayant vécu en France. Sis à Sidi Bou Said - Tunisie - titi021@yahoo.fr
 www.mustapharaith.com - Août 2006 -